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de Monsols à Tramayes par le tacot RSL
19 kilomètres d'une ligne oubliée

Du Moyen-Age à la fin du XIXème siècle, avant les saignées humaines des deux guerres mondiales et la montée en puissance de l'exode rural vers les grandes villes, Monsols et Tramayes, chefs-lieux de cantons en déclin démographique constant, sont de gros bourgs commerçants qui rassemblent encore plus de 2 700 habitants, et constituent autant de pôles d'attraction pour les échanges économiques, administratifs et sociaux de leur proche territoire.

Pour voyager d'un bourg à l'autre à toute occasion - foires annuelles et concours agricoles, marchés hebdomadaires, fêtes patronales, conseils de révision, examens de certificat d'études primaires et autres évènements de la vie sociale et familiale - les moyens de communication dont leurs habitants disposent sont demeurés quasiment identiques à ceux de la lointaine période romaine: chemins de terre et sentiers de traverse, axes principaux empierrés mais peu ou mal entretenus, sur lesquels on circule individuellement à pied, familialement en tombereaux et carioles tirés par des vaches ou des boeufs, collectivement en voitures attelées de chevaux, services généralement fournis par les voituriers, activité accessoire des aubergistes qui se chargent également de l'acheminement du courrier postal.

Quant au transport des produits agricoles et viticoles, du bétail, des matériaux de construction, des bois d'oeuvre ou de charpente, des minerais et autres marchandises, il se confronte aux difficultés liées au relief de la "montagne" du haut-beaujolais et haut-clunysois et au cloisonnement des vallées de ses rivières, les deux Grosnes, faisant en sorte que l'expansion économique de ces territoires, freinée à l'extrême, semble à l'écart du développement économique favorisé par les grandes liaisons ferrées interurbaines, au premier plan desquelles "l'artère impériale" que constitue la ligne Paris-Lyon inaugurée le 12 août 1849 par Napoléon III.

Afin de désservir le vignoble du nord du département, le Conseil Général du Rhône décide de la création d'un réseau de chemin de fer à voies métriques qu'il concède à la Compagnie centrale des chemins de fer et tramways, à laquelle se substitue en 1898 la Compagnie des chemins de fer du Beaujolais (C.F.B.), et dès 1901 est inaugurée la ligne de Villefranche-sur-Saône à Monsols, longue de 48 kilomètres, desservant les communes du nord du département du Rhône.

De son côté le Conseil Général de Saône-et-Loire engage en 1898 la construction d'un réseau de chemin de fer dans le sud du département pour relier Monsols à Sainte Cécile en passant par Tramayes, bourg important du fait de ses quatre foires annuelles et de son marché hebdomadaire chaque vendredi. La Compagnie des Chemins de Fer Départementaux du Rhône et de Saône et Loire (R.S.L.), par une loi du 24 juillet 1906, obtient la concession pour la construction et l'exploitation d'un chemin de fer d'intérêt local à voies métriques partant de Monsols, pour joindre, en Saône-et-Loire, d'une part la petite ville de La Clayette, d'autre part la ville ancienne de Cluny. Sa construction, commencée en 1908, dure trois ans et la ligne est mise en service le 16 janvier 1911, après une inauguration symbolique en 1910 à l'occasion de l'année du millénaire de l'abbaye de Cluny.

plan des lignes CFB/RSL
plan des lignes CFB et RSL

La ligne à voie métrique, équipée de rails Vignole de 20 kg, est installée sur plateforme en site propre, sauf aux arrivées à Cluny et à La Clayette, où elle passe sur la route. La déclivité maximum est de 35 mm par mètre; le rayon minimum des courbes ne dépasse pas 100 mètres. Les stations-gares sont sur modèle classique: salle d'attente et bureaux au rez-de-chaussée, logement au premier étage; attenant, sur un quai haut : le hangar marchandises. Elles possèdent toutes une voie de garage, et quelques-unes ont deux voies de passage.

Pour la traction vapeur R.S.L a choisi de s'équiper de 6 locomotives Piguet (Ets PIGUET à Lyon-Vaise), type 130 de 21 tonnes à vide et 27 tonnes en charge. Les caisses et l'abri sont peints en brun, la chaudière en noir, les plaques de tamponnement en rouge avec inscriptions R.S.L. et numéro de 01 à 06 en lettres blanches. Ces machines puissantes, très stables et bien entretenues sont enviées par le personnel de conduite du C.F.B., cette compagnie ayant opté pour des locomotives PINGUELY 030T au comportement moins stables.

locomotive PIGUET 130T
locomotive PIGUET 130T - poids en charge 27 tonnes

Pour les voyageurs 4 voitures mixtes et 11 de deuxième classe. 10,50 m de long, deux essieux pivotants pour une meilleure stabilité dans les courbes, plateforme à chaque bout avec rambardes garde-corps. Deux compartiments par voiture avec filets à bagages, éclairage au pétrole, au total 30 places assises. Les caisses sont en bois verni, lettres R.S.L. entrelacées or.
Pour le fret marchandise 58 wagons de 10 tonnes de C.U., ils mesurent 6,50 m de longueur hors tout, deux essieux, les couverts ont le toit à deux plans inclinés, tout ce matériel est peint en gris anthracite.
Pour le service du courrier 6 fourgons-poste deux essieux, caisse bois, peint en brun Van Dick, porte d'intercommunication sur le côté opposé au compartiment postal.
A titre accessoire, une grue roulante de 5 tonnes sur truck à deux essieux est acheminée dans les gares où les chargements la réclament.
Les trains vapeur sont toujours mixtes et formés par la locomotive, de une à cinq voitures de voyageurs suivant les besoins et du fourgon postal ; viennent ensuite les wagons soit R.S.L., soit C.F.B., en fonction de la provenance des marchandises transportées.
Pour l'exploitation, à chaque locomotive sont affectés 3 cheminots: chef de train, chauffeur et mécanicien. Et à chaque station, un couple auquel il est fourni le logement: l'homme est poseur sur la voie, la femme tient le guichet de délivrance des billets.
La gare de Monsols est équipée, outre les quatre voies et le hangar réservés au C.F.B., de trois voies de quai, quatre voies de garage avec plaques tournantes, grues hydrauliques, grue de levage et d'un dépôt-atelier desservi par quatre voies. La gare étant commune aux deux compagnies, le bâtiment R.S.L. voyageurs-logement est implanté devant les voies C.F.B. .

schéma station-dépôt de Monsols
schéma station-dépôt CFB/RSL de Monsols

gare RSL Monsols
la station-dépôt CFB/RSL de Monsols

gare RSL Monsols
la station-dépôt CFB/RSL de Monsols - grue hydraulique à gauche et grue de levage à droite

Chaque jour il y a deux A.R. réguliers sur chaque ligne, mais les jours de foire, nombreux dans cette région d'élevage, s'ajoutent des trains périodiques ou spéciaux quatre ou cinq fois par semaine.

horaires des trains RSL
fiche horaire des trains RSL

Au recensement 1911 de la population de Monsols, on dénombre 26 personnes employées, dont 21 sont salariées de la compagnie RSL, et 5 de la compagnie CFB:

. chef d'exploitation RSL: Jean Claude PHILIPPE, 36 ans, avec son épouse Claudine et 1 enfant (le Bourg maison 72)
. inspecteur RSL: Jacques ARNAUD, 38 ans, avec son épouse Louise et 2 enfants (le Grand Moulin maison 3)
. conducteur de la voie RSL: Etienne MARCILLOUX, 49 ans, avec son épouse Marie Céline et 3 enfants (le Bourg maison 27)

. chef de gare CFB: Claude Marie CLEMENT, 34 ans, avec son épouse Marie et 1 enfant (le Bourg maison 81)
. chef de bureau RSL: Ulysse CLERC, 36 ans, célibataire (le Bourg maison 7)
. comptable RSL: Georges PESLE, 43 ans, avec son épouse Francine et 3 enfants (le Bourg maison 56)
. employé RSL: Louis ALAINE, 28 ans, avec son épouse Antonia (le Bourg maison 5)
. employé RSL: Alphonse DESROCHES, 43 ans, avec son épouse Amélie et 2 enfants (le Bourg maison 75)
. employé RSL: Antoine MICHON, 18 ans, célibataire (le Montchonnay maison 3)

. chef de train RSL: Claude DUMOULIN, 32 ans, célibataire (le Bourg maison 7)
. chef de train RSL: Jean Antoine PAYET, 34 ans, célibataire (le Bourg maison 65)

. mécanicien RSL: Victor CHAPOTEL, 44 ans, avec son épouse Eugénie et 1 enfant (le Bourg maison 7)
. mécanicien RSL: René GUINGAND, 25 ans, célibataire (le Bourg maison 44)
. mécanicien RSL: Jean Marie LESPINASSE, 26 ans, avec son épouse Marie et 2 enfants (le Bourg maison 60)
. mécanicien RSL: Jean André VIGOUROUX, 42 ans, avec son épouse Adeline et 3 enfants (le Bourg maison 78)
. mécanicien RSL: Jacques JOUVE, 41 ans, célibataire (le Bourg maison 80)

. chauffeur RSL: Jean Claude DUBUIS, 29 ans, célibataire (le Bourg maison 54)
. chauffeur RSL: Claude BRAILLON, 45 ans, avec son épouse Eugénie et 2 enfants (le Bourg maison 77)
. chauffeur RSL: Antonin BESSON, 18 ans, célibataire (le Bourg maison 82)
. chauffeur RSL: Pétrus CINQUIN, 19 ans, célibataire (le Bourg maison 84)

. chef poseur CFB: Jean Claude MICHON, 36 ans, avec son épouse Victorine et 2 enfants (Chonay maison 4)
. chef poseur RSL: Jean Marie LACHIZE, 53 ans, célibataire (le Charbonnier maison 5)
. poseur CFB: Joannès GOBET, 29 ans, avec son épouse Eugénie, couturière (le Bourg maison 29)
. poseur CFB: Jean Marie BRAILLON, 41 ans, avec son épouse Philomène (le Bourg maison 77)
. poseur CFB: Jean Marie SAUNIER, 49 ans, avec son épouse Marie Antoinette et 3 enfants (Chonay maison 5)

. forgeron RSL: Marius THEVENET, 26 ans, célibataire (le Bourg maison 36)

L'année 1911 tire à sa fin, le mois de novembre également, il est temps de se rendre à la foire aux bestiaux de Tramayes, et d'y faire concourir en vue d'une nouvelle médaille la puissante paire de boeufs qui fait la réputation de la ferme.
La foire de la Sainte Catherine, plus belle foire des quatre de l'année, attire durant trois grandes journées quantité d'exposants et d'acheteurs, et pas un seul cultivateur alentour ne voudrait manquer d'y participer. Le premier jour les marchands s'installent afin d'être prêts pour conclure au meilleur prix les ventes le lendemain après-midi; puis en fin de journée, prétextant de ne pouvoir rentrer de nuit, la plupart entrent les bêtes dans les étables et écuries des cafés et des hôtels, avant de se laisser porter par le plaisir de la fête autour de tables généreusement servies, et au bal dressé pour l'occasion.

Après une nuit d'un sommeil contrarié par l'impatience du jour à venir, jeudi 23 novembre pointe un nez brumeux, et après une assiette de soupe et une tranche de lard rapidement avalés, chacun s'affaire à expédier les ouvrages, nourrir la basse-cour, traire les vaches laitières et faire têter les veaux sous les mères, libérer le bétail des étables pour le conduire à l'abreuvoir, sortir le fumier et épandre une litière de paille fraîche, préparer la nourriture des porcs dans la grande chaudière. .. Une légère couche de neige est tombée sur Monsols après les fortes pluies d'octobre les sols gorgés d'eau ne l'ont pas retenue.

cour de ferme à Monsols

la cour de ferme au petit matin

Faire un brin de toilette, se raser de frais, épointer ses moustaches, revêtir pantalon et veste de velours, y jeter par-dessus la blouse de toile, chausser les sabots du dimanche aux bretelles enluminées, ces préparatifs sont achevés fiévreusement comme en un éclair.
Un temps suffisant cependant pour que le jeune commis ait achevé de parer les boeufs, peigner le poil frisé entre les cornes, faire bouffer la touffe au bout de la queue, décrotter le poil des cuisses sous lequel roulent des muscles dont la denture de la brosse excite la puissance.

De Monsols à Tramayes pour 19 kilomètres de voie, la durée du trajet s'effectue en 58 minutes.

Partant de Monsols parallèlement à celle de La Clayette, cette ligne oblique dès la sortie de la gare de Monsols, s'enfonce dans la vallée de la Grosne Orientale parmi les pâturages, puis dessert :

Saint-Christophe, gare RSL Saint-Christophe
la station RSL de Saint-Christophe



. employés RSL: Claude AUCLERC, 31 ans, et son épouse Annette Maria avec 2 enfants (Moulin maison 1)

une halte facultative au lieu-dit Congrue
halte RSL Saint-Christophe Congrue
la halte RSL de Saint-Christophe Congrue

Trades, gare RSL Trades
la station RSL de Trades

gare RSL Trades
la station RSL de Trades



. poseur RSL: Pierre Marie ROTIVAL, 30 ans, son épouse Annette Louise chef de gare avec 4 enfants (la Gare maison 17)

Saint-Léger-Pontcharras, gare RSL Saint-Léger-sous-la-Bussière-Pontcharras
la station RSL de Saint-Léger-sous-la-Bussière-Pontcharras


. employé RSL: Joanny DUFOUR, 29 ans, son épouse Marguerite chef de gare avec 1 enfant (Pontcharra maison 6)

Germolles, gare RSL Germolles-le Clairon
la station RSL de Germolles-le Clairon


. poseur RSL: Claude LAFOND, 26 ans, son épouse Marie Louise chef de gare (le Clairon maison 4)

Remontant ensuite par une rampe en courbe le contrefort des monts du Haut-Clunysois, elle arrive à Tramayes (importante foire au bétail)

gare RSL Tramayes
la station RSL de Tramayes

gare RSL Tramayes
la station RSL de Tramayes


. poseur RSL: Jean DAUX, 37 ans, son épouse Michelette chef de gare (route de Mâcon maison 2)

foire à Tramayes
la foire à Tramayes


foire à Tramayes
la foire à Tramayes

Tout fonctionna normalement jusqu'à la guerre de 14-18. Avec la réquisition des hommes, on supprima une navette par jour puis on ferma provisoirement la ligne. Les lignes reprirent avec du personnel de fortune. Ce tacot ne fut pas un modèle de rentabilité. Entre Cluny et Tramayes, la fréquentation des trains était tout juste satisfaisante. On emplissait une voiture de voyageurs à chaque convoi. Mais il y avait très peu de monde à partir de Germolles et en pratique la voiture n'était plus chauffée à partir de Tramayes.
Les incidents de parcours étaient variés. Le fourgon ou des wagons pouvaient dérailler, surtout lorsqu'ils étaient vides. Le chef de train sortait alors le cric spécialement prévu à cet effet et remettait le wagon sur les rails, avec le concours de passagers bénévoles. Quelques fois la locomotive patinait, sur la neige en hiver, sur le foin en été. Il fallait alors soit pousser, soit mettre de la terre sur les rails.
Parfois, c'est le mécanicien qui patinait (!), car les gares étaient jumelées à des cafés buvettes et il faisait si chaud à la chaudière qu'on ne refusait pas un verre. Le café Musslin à Tramayes fut la cause de bien des retards.

En 1923 le réseau est racheté par les départements de Saône-et-Loire et du Rhône. En 1928 le réseau est pris en charge par le C.F.B. qui en assure la gestion et l'exploitation. Avec la concurrence des transports routiers, l'exploitation fer cesse son activité le 15 septembre 1934. On déposa les rails et les gares se transformèrent progressivement en maisons d'habitation.